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Daniel Boudier ::: Vintage ::: Nouvelle extraite de « Marcello »

Marcello - Daniel Boudier - Couverture

Nouvelle extraite du recueil « Marcello » – sortie le 2 avril 2012
aussi disponible en fichier .pdf

::: Vintage :::

Je me suis réveillé. J’éprouvais les pires difficultés pour ouvrir mes yeux. J’étais en pyjama dans un lit. J’observais la pièce. Une chambre avec des dizaines de livres dans la bibliothèque. Des traces de poussière. Des 45 tours en vinyle. Une chaîne stéréo. Une affiche de film, Retour vers le futur. J’ai essayé de me pencher. J’ai découvert mon reflet. Un teint blafard. La paupière lourde. Une barbe de plusieurs jours. Des cheveux en bataille. Je suis tombé sur le parquet ciré. J’avais un peu mal sur le coté droit. J’ai entendu un grand cri. Quelqu’un s’est approché.
« Balthazar, Balthazar… Qu’est-ce qu’il se passe…? Tu t’es réveillé ? »
Qui était cette femme ? Ce visage me disait bien quelque chose. Je cherchais dans ma mémoire.
« Balthazar… dix-neuf ans que j’attends ça… Ton réveil, que tu sois conscient, que je puisse te parler.
Dix-neuf ans dans le coma… Balthazar, j’ai envie de te toucher, de t’embrasser, t’es vivant Balthazar… »
Elle était vraiment déchaînée celle-là. J’avais du mal à saisir. Elle s’est absentée un moment. Elle est revenue avec une photo à la main. Un homme et une femme en train de s’embrasser. Elle espérait un déclic, peut-être. J’étais dans un état amnésique.
« Tu te rappelles…? Toi et moi après notre rencontre à la fac… la photo lors d’un anniversaire d’un ami… »
Elle avait tendance à insister lourdement. Elle était drôle, celle-là. Dix-neuf ans après, on ne pouvait pas se souvenir de tout.
« Balthazar… on est tombé amoureux dans un amphi à la faculté de Jussieu. Nous étions tous les deux étudiants en histoire. Un soir, nous sommes partis en voiture. Nous avons eu un accident au niveau de la porte Maillot. Un automobiliste a brûlé un stop. Je n’ai pas pu freiner. Le choc a été terrible. Je suis sortie indemne. Ta tête a cogné la vitre. Tu as sombré dans le coma. »
Ma mémoire commençait à s’éclaircir. Une image, une vision me revint à l’esprit. J’étais assis dans un amphi. Un cours d’histoire du xixe siècle. Je prenais des notes. Je me suis retourné. J’ai vu une fille. Elle avait les yeux verts. Un regard perçant. Des cheveux couleur ébène. Je n’arrêtais pas de la regarder. Au bout d’un quart d’heure, j’ai eu droit à un sourire. J’ai oublié son prénom.
Elle ressemblait étrangement à celle de la photo. Il y avait des similitudes entre la fille de l’amphi, la fille de la photo et la femme qui était dans la chambre.
J’avais fait le lien. J’avais trouvé. Elle s’appelait Rachel.
Mes organes vitaux ont fonctionné pendant dix-neuf ans. J’étais dans un état de mort cérébrale. J’étais totalement déconnecté du monde extérieur. Des médecins m’avaient donné un mois à deux à vivre. Rachel m’a ramené à la maison. Elle n’a jamais voulu croire l’avis des spécialistes. Elle a veillé pendant toutes ces années devant mon corps inerte. Elle était persuadée que je reviendrais un jour à la vie. Elle a fait le travail de toute une équipe d’un service de soins intensifs. Elle a joué le rôle de l’infirmière de jour et de nuit. Ceux qui venaient nous voir se posaient toujours la même question. « Quand va-t-il mourir ? »
J’ai réussi à survivre pendant dix-neuf ans branché à des appareils sophistiqués.

Mon cerveau est resté en veilleuse pendant deux décennies. La machine commençait petit à petit à se remettre en marche. Je consacrais une partie de ma journée à la rééducation. J’avais du mal à parler. Je marmonnais quelques mots. Rachel était la seule à me comprendre. Mon élocution était très faible. Elle s’améliorait chaque jour. Elle devenait plus claire. J’avais perdu douze kilos. Je ne pouvais pas bouger mon pied. J’ai retrouvé peu à peu les sensations dans mes membres. Je pouvais désormais tenir des objets légers.
Tout est allé très vite. Je devais rattraper mes dix-neuf ans perdus. Le temps n’était plus figé.
Les médecins se sont penchés sur mon cas. J’ai fait la une des journaux. « Balthazar, le miraculé. Dix-neuf ans dans le coma. »
Rachel m’a accompagné pour ma première sortie. J’ai dû affronter des caméras du monde entier. Des dizaines de photographes restaient jour et nuit devant mon domicile. Mon médecin s’occupait de tout. Il était devenu mon agent, mon conseiller en communication. Il avait tout préparé. Il avait briefé tous les journalistes avant ma sortie. « Vous vous mettez sur le coté… Balthazar s’arrêtera un instant pour les photos… il ne dira rien. » J’avais des difficultés pour marcher. Je sortais avec une béquille. Les photographes ne pouvaient pas me rater. Je n’avais pas le droit de dire un mot. Un ordre de mon conseiller en communication. Il était en train de négocier avec plusieurs groupes de presse ma première interview exclusive.
Je ne pouvais plus sortir de chez moi. Dans la rue, les gens me reconnaissaient. Ils me demandaient un autographe. Comme si j’avais réalisé un exploit.
Rachel m’emmena un jour dans un endroit plus calme. Tout avait changé. Les petits commerces avaient disparu. La boulangerie de madame Martin avait été remplacée par une boutique de luxe. Les magasins se ressemblaient. Le quartier de mon enfance était défiguré.
Des maisons d’édition m’ont approché pour écrire mon histoire. Je n’avais pas d’histoire. Je n’avais pas eu une vie exceptionnelle. Dix-neuf ans dans le coma. Je pouvais raconter mon passage à la fac, mon adolescence, mes blagues de potache, mes après-midi à draguer les filles avec ma tête de Biactol, mon enfance à faire des pâtés de sable sur la plage. J’ai refusé une première fois. Mon médecin-agent a réussi à me convaincre. « Ce n’est pas grave… on pourra toujours inventer. » On m’a offert les services d’un nègre pour écrire mes mémoires. Une femme d’une trentaine d’années. Elle s’était déjà glissée dans la peau d’une cinquantaine d’anonymes et de célébrités. Des hommes politiques, des accidentés de la vie, des jeunes chanteurs, des animateurs télé, des sportifs, des prostituées. Elle changeait souvent de vie. Elle s’adaptait facilement aux langages des autres. Elle écrivait, de son coté, des textes, des nouvelles, des romans. Elle recherchait désespérément un éditeur.
J’ai fait la tournée des plateaux télé. Des émissions de société avec les thèmes les plus divers. « Faut-il croire aux miracles ? », « Vivre avec un malade ». J’ai apporté mon témoignage dans les journaux télévisés. Un journaliste m’a demandé en direct à quoi j’avais pensé pendant ces dix-neuf années. À rien. J’étais dans le coma. « Vous n’avez pas eu un moment de lucidité ? » Mais non, j’étais dans le coma.
J’avais un vrai plan média dressé par mon médecin-agent. J’ai passé une journée dans une émission de téléréalité. Quatre garçons. Quatre filles. Ils ont passé leur temps à m’observer comme si je venais d’une autre planète. Ils osaient à peine me parler. J’avais l’impression d’être un vestige d’une époque depuis longtemps révolue.

Un jour, Rachel m’a dit de tout arrêter. « Tu n’es plus Balthazar. Ces émissions paillettes sont ridicules. On passe le temps à t’exploiter. On se sert de toi pour gagner de l’argent. Ce n’est pas une vie. La vie est ailleurs. »
Je l’ai écouté. J’ai mis un terme à cette folie médiatique. J’ai changé de médecin. J’ai commencé à réapprendre à vivre.
J’ai repris mes études d’histoire à l’université de Jussieu. La faculté victime de l’amiante n’était plus qu’un vaste chantier en reconstruction.
J’avais vingt ans de plus que la majorité des étudiants. Le décalage était inévitable. Je me sentais isolé. J’ai rencontré Jeanne. Elle avait soixante-deux ans. Elle était à la retraite. Elle reprenait des études d’histoire. Elle avait envie d’apprendre.

Rachel est restée seule pendant toutes ces années. Elle avait eu quelques amants.
Des passagers d’un jour ou de quelques nuits. Des hommes qui me ressemblaient. Châtain. Des cheveux courts. Une taille moyenne. Le même style.
Ils lui faisaient l’amour. Elle fermait les yeux. Elle pensait à moi.

La pression médiatique était retombée. On ne m’abordait plus. Je ne faisais plus la une de l’actualité. J’avais été remplacé par une jeune mère de famille de la Creuse. Elle avait mis au monde des jumeaux de pères différents. Son mari avait trouvé que les jumeaux ne se ressemblaient pas. Il avait donc demandé un test ADN. Il était le père biologique de l’un mais pas de l’autre. Elle a fait la une de l’actualité avec ses deux bambins, son mari et son amant. Des photos, des reportages, des interviews exclusives. Tous les journalistes ont débarqué à Chambon-sur-Voueize, une bourgade de 2 000 habitants. Ils avaient investi tous les hôtels du coin. Je suis retombé dans l’anonymat.

Je me promenais seul dans les rues de Paris. J’aperçus près d’un kiosque à journaux une publicité pour un célèbre maroquinier. J’ai cru reconnaître Mikhaïl Gorbatchev. Il avait vieilli, quelques rides supplémentaires. C’était bien lui. Il n’y avait pas de doute. Il était dans une voiture de luxe qui longeait le mur de Berlin. Il avait un sac à ses cotés. Je fus surpris de le voir faire de la pub. J’avais toujours été fasciné par cet homme qui avait changé le monde avec la Perestroïka. Il s’occupait aujourd’hui de sa fondation. J’avais du mal à comprendre pourquoi il n’avait pas été nommé à un poste important. Secrétaire général de l’ONU, par exemple. J’étais étonné du peu de reconnaissance des dirigeants des pays de l’Est qui avaient obtenu leur véritable indépendance grâce à lui. Il avait été lâché. La « Gorbymania » n’était plus qu’un lointain souvenir.

Je me suis réveillé en pleine nuit. Les trois jours. Le service militaire. J’avais imaginé tous les scénarios possibles pour être exempté. J’étais en sueur. Cette idée de partir un an, de quitter une nouvelle fois Rachel, m’angoissait. Elle se réveilla. Elle semblait inquiète de mon état. Je tentais de lui expliquer. Elle me rassura. Le service militaire avait été supprimé par Jacques Chirac. J’appris qu’il avait été président de la République.

Je commençais à relire des journaux. J’avais du mal à m’intéresser à l’actualité. Un trou de dix-neuf ans. Quelques lacunes. Rachel me donnait quelques repères. J’étais un peu perdu. Le monde avait changé. La chute du mur de Berlin. Le 11 septembre. La guerre en Irak. L’apparition de l’Euro. L’équipe de France de foot championne du monde. J’avais du mal à suivre. Tout se mélangeait dans ma tête. J’aperçus le nouveau président de la République, Nicolas Sarkozy. Avant mon coma, il était député-maire de Neuilly. J’ai reconnu Bernard Kouchner. J’avais du mal à saisir. Cet homme avait été secrétaire d’État chargé de l’action humanitaire dans un gouvernement de gauche. Aujourd’hui il était ministre des affaires étrangères d’un président de droite.
— C’est bien lui…?
— Oui… Nicolas Sarkozy a nommé des hommes politiques de gauche pour ce qu’il appelle l’ouverture.
Rachel tenta de m’expliquer.
— Ouverture… enfin… être de gauche et passer à droite… c’est quand même un peu trahir son camp… tu ne trouves pas…
— C’est ton avis… c’est le goût du pouvoir… Les ministres de l’ouverture étaient un peu placardisés dans leur parti… alors ils ont franchi le pas sans difficulté…
Je ne connaissais pas les autres ministres. Un visage ne m’était pas inconnu. Une femme ministre. J’avais vu sa photo dans un journal people. Elle avait assisté à un défilé d’un grand couturier parisien.

Je tentais de réapprendre à vivre. Le quotidien me faisait peur. Je restais des heures dans mon appartement.
J’ouvrais mon armoire. Je revoyais mes vêtements. Mes vieilles chemises, mes tee-shirts, mon duffle-coat. J’ai sorti un pantalon en velours grosses côtes couleur miel.
— Ce n’est plus à la mode les pantalons à pinces en velours.
— Tu sais… j’ai toujours été un peu démodé… Et aujourd’hui, on s’habille comment ?
— Jean… plutôt élimé ou délavé… large ou serré… à toi de choisir.
— Je vais garder mes 501 bien clean…
— Balthazar… tes chemises à carreau avec le pull sur les épaules… c’est vraiment grotesque. La mode a bougé… les temps ont changé.
J’étais prisonnier du passé. J’étais resté un véritable nostalgique.

Je passais mes journées à lire des romans ou des journaux. Je suis tombé sur un magazine. Elle était en couverture. Je l’avais aperçue dans un film de Louis Malle. J’ai oublié le titre. Elle interprétait un professeur de piano. Je me souvenais de sa grâce, son visage lumineux, ses beaux cheveux noirs, son regard, sa fragilité, ce charme discret, cette voix si particulière. Rachel allait voir ses films pendant mes années d’absence. Elle me racontait dans les moindres détails l’histoire et les rôles d’Irène. Weronika, jeune choriste polonaise et Véronique, musicienne parisienne. Deux femmes nées dans deux pays différents qui ne se sont jamais connues mais qui se ressemblaient. Valentine, un mannequin qui a redonné le goût de la vie à un vieux juge aigri et fatigué.
Je suis tombé sur un programme de télévision. Des visages inconnus. Des séries américaines. Michel Drucker était toujours là. Il n’avait pas changé. Les émissions littéraires avaient disparu. Apostrophes n’existait plus. Je me souvenais de ces vendredi soirs devant mon poste de télévision. Un homme me faisait partager sa passion des livres. J’ai découvert Modiano, des auteurs français et anglo-saxons.
Je ne regardais plus la télévision. Cauet et la téléréalité avaient pris la place des Carpentier et du Grand Échiquier.
Je contemplais la collection de disques de Rachel. Les CD avaient pris la place des disques vinyle. L’ancien tourne-disque avec les pointes saphirs me manquait. J’écoutais un groupe anglais. Le jour de mon accident, je passais en boucle leur chanson. J’appréciais ce couple, Ben Watt et Tracey Thorn. Une musique mélancolique et sombre. Une fusion entre la pop et la musique électronique. Une voix d’une sensualité rare. Rachel a acheté tous leurs albums. Elle me faisait écouter leur chanson pendant mes longues années de coma.

Je me promenais avec Rachel. On flânait vers Montmartre. Une image me revint à l’esprit. Le visage de Benjamin. Des cheveux longs. Une chemise blanche. Un large sourire. Il avait la grâce. Il rayonnait. Il ressemblait à ces romantiques du xixe siècle. Il habitait dans ce quartier. Il avait une vingtaine d’années, des projets plein la tête. Il me parlait avec enthousiasme de l’avenir. Il prenait des cours de théâtre. Il peaufinait l’écriture d’un scénario pour un court métrage. Il aimait la vie. Le destin en a décidé autrement. Il est mort d’une maladie inavouable.
J’observais les gens dans la rue. Une personne parlait toute seule. Rachel m’expliqua qu’elle avait un portable avec une oreillette. Elle avait un interlocuteur au bout du fil. Ces sonneries de téléphone assourdissantes, incessantes me gênaient. J’avais besoin de silence. J’assistais à des débuts d’histoires d’amour, à des scènes de ruptures en live. Je ne supportais plus ces conversations intimes, privées, qu’on nous infligeait, qu’on nous imposait.
SMS, BlackBerry, Twitter, Clé USB, MP3, Facebook. J’étais vraiment perdu avec ces mots compliqués. La révolution numérique a été un énorme progrès pour l’humanité. Je restais sceptique.
Je cherchais le Minitel pour avoir un renseignement.
— Le Minitel a disparu… Balthazar…
— Mais comment vous faites aujourd’hui…
— On passe des heures devant les ordinateurs. On communique plus vite, plus facilement. On se fait des amis virtuels. Les vraies relations ont disparu. On se sert d’Internet pour se renseigner, pour communiquer… on s’envoie des e-mails…
— Des…?
— Des e-mails ou des courriels… si tu préfères… Aujourd’hui, dans les entreprises… on communique par email… on ne se téléphone plus… on se parle un peu moins…?
— Et les lettres… on s’écrit toujours…?
— Un peu moins…
Je prenais du plaisir à écrire et recevoir des lettres, à choisir les mots, le papier, les cartes, l’enveloppe, un timbre original. Je soignais toujours mon écriture.
— Une lettre… tu peux la garder toute ta vie… tu penses qu’on gardera pendant des années un email ?
— La vie a changé… Balthazar… il faut vivre avec son temps.
— Vivre avec quel temps…? Rachel… aujourd’hui ou les années passées…?
— Arrête de regarder dans le rétroviseur. Tu es un homme du passé. Tu es enfermé dans tes souvenirs. Toutes ces années se sont évaporées. Plus rien ne sera comme avant.

Les gens se parlaient moins. Ils ne communiquaient plus comme avant.
J’appris l’existence d’un site Internet. Des habitants d’un même immeuble entraient en contact les uns avec les autres par courriel.
Il était loin le temps où je sonnais chez ma voisine, à 8 heures du soir, avant un dîner, pour lui demander tout simplement du sel.

FIN

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