Daniel Boudier ::: Lavomatique ::: Nouvelle extraite de « Marcello »

Nouvelle extraite du recueil « Marcello » – sortie le 2 avril 2012
aussi disponible en fichier .pdf
::: Lavomatique :::
Le tambour a rendu l’âme. Rien à faire. La machine à laver est H.S.
Elle consulte les Pages jaunes. Elle appelle plusieurs réparateurs avec toujours le même message sur le répondeur. « Merci de nous joindre à partir du 25 août. »
La vie s’arrête le 12 août.
Constance est seule dans son appartement du Marais. Son mari et ses deux enfants passent leurs derniers jours de vacances à Belle-Île. Elle reste à Paris pour terminer le bouclage d’un mensuel féminin. Carmen, sa femme de ménage portugaise, est rentrée au pays pour un mois. Elle décide d’aller laver son linge au Lavomatique à deux pas de chez elle.
Elle semble un peu perdue. Elle enlève le linge de son sac. Le mode d’emploi est affiché sur un mur blanc. Charger le linge dans le tambour sans tasser, surtout ne pas surcharger. Fermez la porte et sélectionnez un programme. Elle n’a pas de vêtements fragiles. Mettez votre lessive. Composez le numéro de la machine à la caisse automatique.
Elle n’a pas de monnaie. Elle demande à une femme. Elle la connaît de vue. Elle l’a déjà croisée dans le quartier, à la boulangerie.
Un jeune homme entre. Une vingtaine d’années peut-être. Cheveux ras, barbe de trois jours, bronzé, brun, des yeux verts, plutôt trapu, des sourcils épais. Il porte un jean large, déchiré. On aperçoit son caleçon. Il ouvre un grand sac de sport et sort du linge. Il prend la machine n° 4. Constance l’observe. Elle le scrute. Elle ne le quitte pas des yeux. Sa machine s’arrête. Elle enlève le linge et le met au séchage. Elle s’approche de lui. Elle sent son eau de toilette. Elle croise son regard. Il prend un livre, une bio de François Truffaut. Elle l’a déjà lue il y a une dizaine d’années. Des jeunes comme lui, elle en croise régulièrement au journal. Il a quelque chose en plus. Son linge est sec. Elle remet un euro pour dix minutes supplémentaires. Simplement pour le voir.
Le lendemain matin à la première heure, le centre commercial à peine ouvert, elle entre dans une grande parfumerie. Rayon hommes. Elle cherche l’eau de toilette du jeune inconnu. Un vendeur, intrigué, lui propose son aide.
— Non merci… je regarde…
Elle reste une demi-heure à prendre les testeurs, à sentir. Un vigile observe ses gestes. Elle est toujours à la recherche de cette fragrance mystérieuse. Un autre vendeur insiste.
— Madame…
Elle prend un autre parfum. Elle en met un peu sur sa main. Un moment d’hésitation. Elle a trouvé. Le jeune du Lavomatique porte ce parfum. Un mélange de vétiver, pamplemousse et orange. Elle l’achète.
— Un paquet… c’est pour offrir…?
— Non merci.
À peine sortie, elle met du parfum sur son cou. Une eau de toilette pour homme. Elle n’arrive pas à se concentrer. Elle a la tête ailleurs. Elle relit les articles. L’interview d’Isabelle H., déjà revue et corrigée par son agent. Elle hésite sur un titre. Elle jette un coup d’œil sur la maquette. Elle annule deux rendez-vous. Elle quitte son bureau à 16 heures.
Une chaleur étouffante. Un air irrespirable. Elle prend un Perrier à la terrasse du Café du Trésor. Des touristes. Des habitués. Elle regarde les gens qui passent. Elle espère revoir le jeune homme du Lavomatique. Son portable sonne. Philippe et les filles. Ils vont bien. Ils sont à Sauzon. Anicée et Alvina mangent une crêpe en face du port.
— Une crêpe orange chocolat… maman.
Elle les embrasse. Elle raccroche. Elle les retrouvera dans deux jours. Elle rentre chez elle. Elle passe devant le Lavomatique. Il n’est pas là. Elle ouvre une armoire. Elle choisit une robe d’été. Un cadeau de Philippe pour ses quarante ans. Elle retourne au Lavomatique. Elle a peu de vêtements à laver. Elle souhaite le revoir, seulement une fois. Elle a envie de toucher son linge. Ses tissus, ses jeans élimés, ses caleçons, ses chemises. Elle a encore présentes en elle les fragrances de son parfum. L’endroit est désert. Elle est seule. Elle est prête à partir. Un homme entre. Un bermuda bleu en velours épais. Des lunettes de soleil. Il porte une gourmette à sa main droite. Elle tente de lire son prénom gravé. Elle se rapproche de lui… SEAN… il s’appelle Sean.
— Excusez moi… madame… je peux… poser question…?
Elle découvre cette voix avec un léger accent américain.
— Pour sécher… euh… linge… chaud ou très chaud… quelles minutes ?
— Désolé… J’suis pas vraiment une habituée… c’est la deuxième fois que je viens ici… enfin… je pense que vous pouvez mettre sur « très chaud… votre linge n’est pas trop fragile ».
— Bonjour, je m’appelle Sean…
Un français toujours hésitant, approximatif. Il fait des efforts.
— Enchantée… moi c’est Constance…
— Quel beau prénom…
— Vous lisez un livre sur François Truffaut…
— Vous avez vu mon bouquin… j’aime le cinéma français… j’ai vu un de ses films… un ciné-club new yorkais… j’ai oublié le titre… les deux anglaises… euh…
— Les deux anglaises et le continent.
— Ah oui… c’est ça… vous connaissez…
— Ce n’est pas un film très connu de Truffaut… Je l’ai vu à la télé il y a une vingtaine d’années… c’est un triangle amoureux… deux femmes et un homme… le contraire de Jules et Jim, deux hommes et une femme.
— Je suis en vacances à Paris depuis quinze jours… je repars demain… vous habitez le quartier…?
— Oui…je suis venue ici… ma machine à laver est en panne.
— C’est grave…?
— Ah non… y a des choses plus graves dans la vie… vous savez
— Un ami français m’a prêté son appart… je fais des études d’architecte à New York…
Sean s’approche de Constance. Elle admire ses dents blanches, son teint halé, ses yeux verts. Constance le laisse parler.
— Vous voulez venir chez moi… boire un verre…
— Pardon…?
Elle pense avoir mal entendu.
— Oui… boire un verre… inviter une femme… vous trouvez cela incongru…
Constance ne s’attendait pas à cette invitation. Elle ne peut pas. Philippe et les enfants à Belle-Île. Lui vingt ans, elle quarante. Il pourrait être son fils. Elle n’a pas le droit. Il insiste.
— Alors vous venez…?
Un dernier appel. Elle le suit. Le jeune homme s’en ira demain. Elle retrouvera Philippe. Elle l’aura oublié. Elle peut profiter de cette soirée. Une dernière soirée de célibataire. L’appartement de l’ami de Sean est situé rue du Roi-de-Sicile, près du Lavomatique. Ils marchent quelques mètres. Elle a peur de croiser des connaissances, des proches, des amis de Philippe. Constance contemple le corps de Sean. Ils prennent l’escalier. Deuxième étage. Un 150 m2. Un décor sobre avec peu de meubles. Elle remarque sur les murs des reproductions de tableaux de Zao Wou-Ki. Sean lui offre un verre. Elle prend un martini blanc. Il met un peu de musique. Elle reconnaît Dépêche Mode. Constance sent ses mains qui glissent sous sa robe d’été et caressent doucement ses fesses. Elle ouvre sa chemise. Elle découvre un corps velu. Elle embrasse son ventre. Elle respire son parfum. Elle lui mordille le lobe de l’oreille. Elle déboutonne son bermuda. Elle prend son sexe dans sa bouche.
Constance prend un TGV Paris-Quiberon. Elle sait qu’elle ne reverra plus Sean. Elle pense à lui, à leur nuit, à la vision de ces deux corps enlacés. Les paysages défilent. Elle relit certains passages de la bio de François Truffaut, les mêmes peut-être que Sean. Elle n’a pas de photo de lui. Elle a un seul regret. Ne pas lui avoir volé un caleçon, une chemise, son bermuda bleu en velours épais. Le conserver, le toucher pour penser éternellement à lui. Elle a mis son eau de toilette pour dégager la même odeur que lui. Dans le wagon, des ados partent en colonie. Ils s’agitent. Sa tranquillité est perturbée. Elle prend son baladeur MP3. Elle écoute Dépêche Mode. Elle a envie de faire demi-tour. Direction Roissy pour prendre le premier vol pour New York. Elle est prête à tout quitter pour le rejoindre.
Elle arrive à Quiberon. Elle prend le bateau pour Belle-Île. Une heure de traversée. Elle aperçoit les remparts, la citadelle, le port. Philippe et les filles sont sur le quai. Elle les embrasse. Elle a l’esprit ailleurs.
— Maman… t’as changé de parfum…
Elle se retourne. Au loin, l’Atlantique, New York, Greenwich Village, Sean, son corps, sa peau.
Elle regarde ses mails au bureau. Elle aperçoit un message de Sean.
Il va bien. Il pense toujours à elle.
« Merci pour ce moment de bonheur à Paris…On oublie parfois que la vie est belle… »
FIN
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6 Commentaires, Commentaire ou Rétrolien
Hannibal Lecteur
via facebook ::: j adore ! roulement de tambour…. vivement que la machine à laver tombe en panne que je remette les pieds au lavomatique
1 avr, 2012
Répondre à “Daniel Boudier ::: Lavomatique ::: Nouvelle extraite de « Marcello »”