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Daniel Boudier ::: IAD ::: Nouvelle extraite de « Marcello »

Marcello - Daniel Boudier - Couverture
Nouvelle extraite du recueil « Marcello » – sortie le 2 avril 2012
aussi disponible en fichier .pdf

::: IAD :::

Elle est partie seule à la maternité, une première semaine d’août. Il ne s’est pas déplacé. Il était à Montélimar pour un voyage d’affaires. Il a appelé un soir pour avoir de ses nouvelles.
Elle a choisi, seule, le prénom.
« Ambre, tu parles d’un prénom », lui a-t-il répondu.
Pierre était souvent absent. Il était représentant. Il partait souvent en province. Il n’admettait pas sa stérilité. Il ne l’assumait pas. Il a finalement accepté qu’elle porte l’enfant d’un autre.

Elle l’appelait Pierre. Elle n’a jamais réussi à lui dire « papa ». Il ne posait jamais en photo avec elle. Ils n’ont jamais été proches. Elle n’a pas connu ces moments partagés. Ambre ne parlait pas lors des rares repas en famille. Elle n’avait pas le droit. Il ne ratait jamais le journal télévisé. Elle l’observait. Les sourcils froncés. Les cheveux ras. Un corps massif. Il avait un physique de boxeur. Elle fuyait son regard noir, lointain, insaisissable.
Elle cherchait parfois des traits de ressemblance. Les yeux, le nez, la bouche, les cheveux. Rien ne correspondait.
Elle devait avoir sept ans. Un repas de fête, un anniversaire, une communion. Elle ne sait plus. Elle se souvient de cette phrase : « Ta fille, c’est vraiment pas la fille de son père. »
Marie avait jeté un regard sombre à sa belle-sœur. Ambre n’avait pas compris le sens de ses propos. Elle a toujours en mémoire le visage désemparé de sa mère.

Le secret était trop lourd à porter. Une partie de la famille était au courant. Elle avait peur de perdre sa fille et la voir partir à la recherche de son père biologique. Elle ne savait pas à quel moment lui révéler. Elle avait consulté des médecins, des psychologues. Certains lui avaient conseillée de lui dire très tôt dès l’enfance. D’autres préféraient l’adolescence.
Il suffisait d’une attitude, d’un regard pour qu’elle ait des doutes sur sa conception. Ambre ressentait un secret. Un jour, elle fouilla dans les papiers de ses parents. Elle tomba sur des documents, des examens médicaux de Pierre. Elle remarqua quelques mots : infertilité, paillettes, spermatozoïdes. Des termes inconnus.
Ambre passait ses journées à dessiner. Un vrai don, avait dit sa maîtresse. Elle avait choisi comme modèle son chat, son compagnon. Elle lui avait choisi un prénom, Barnabé.
« Quelle drôle d’idée de donner un nom d’humain à un animal », lui avait-il répondu. À l’école, personne ne s’appelait Barnabé. Elle le dessinait dans toutes les positions. Allongé, debout. Il ne bougeait pas. Il était un modèle idéal.
Elle s’interrogeait parfois. D’où lui venait ce don artistique que personne ne possédait dans la famille ?

Elle apprit la vérité à treize ans. Marie lui expliqua qu’elle avait eu du mal à avoir un enfant et puis un jour ils ont réussi. Ils avaient trouvé le mode d’emploi. Le mode d’emploi c’était l’IAD. Ambre paraissait abasourdie. Elle était une enfant IAD. Trois lettres pour signifier l’insémination artificielle par don de sperme. Elle avait été conçue grâce à un donneur anonyme. Elle serra sa mère dans ses bras. Marie ne pouvait retenir ses larmes. Elles ne se parlèrent pas. Les mots semblaient inutiles.
Tout devenait flou. Toute une partie de son passé, de son histoire avaient été cachées. Il manquait une pièce dans le puzzle de sa vie. Elle avait vécu avec des secrets et des mensonges. Elle avait grandi avec des données fausses. Elle s’était construit une identité confuse.
Elle ne rejetait pas sa mère. Elle était fière d’elle. Elle admirait sa volonté, sa ténacité, son courage. Elle comprenait un peu mieux Pierre. Son manque d’affection. Elle lui pardonnait.

Ambre partit à la recherche de ce père anonyme. Elle voulait juste savoir à quoi il ressemblait. Entendre le son de sa voix. Voir son visage.
Elle se leva un matin à l’aube. Sa mère dormait encore. Elle laissa un mot sur une table. « Je vais chercher mon ‘‘père’’ ». Elle prit le premier train pour Paris. Il habitait là. Elle en était sûre. Elle le trouverait. Elle le chercherait des heures, des jours, des années peut-être. Une quête effrénée. Elle arriva gare de Lyon. Elle prit le métro. Elle y passa des journées. Elle changeait de lignes. Des heures d’errance dans des rames bondées. Elle prenait les correspondances. Les longs couloirs de Montparnasse n’avaient plus de secret pour elle.
Elle regardait les hommes d’une quarantaine d’années. Elle les dévisageait. Elle scruta leur visage. Elle observait leur main, leurs yeux, leur bouche, leur nez, la grandeur de leur front.
Le soir, elle rentrait chez elle. Sa mère l’embrassait. Elle n’osait pas la réprimander. Elle avait tellement peur de la perdre.

Il s’appelait monsieur Wirth. Il enseignait l’histoire et la géographie. Ambre était au quatrième rang. Elle l’écoutait attentivement. Il faisait un cours sur la Renaissance. Elle était subjuguée. Il était séduisant. Trapu, un coté sportif. Il était brun comme elle. Il avait des yeux couleur marron comme elle. Elle l’observait. Elle n’entendait plus ses paroles. Quelques bribes de mots. Florence, renouveau littéraire, artistique et scientifique, François Ier. Elle ne prenait plus de notes. Elle commença à esquisser son portrait.
Pierre décida de changer de médecin. Il suivit un nouveau traitement. Marie tomba enceinte. Ce fut une fille. Ils l’appelèrent Victoire. Pierre s’occupait de sa fille jour et nuit. Elle avait un traitement de faveur. Marie était épanouie. Ambre n’existait plus. Elle se sentait indésirable.
Il l’ignorait. Elle était l’intrus de la famille. Dès qu’il l’apercevait, son passé d’homme stérile ressurgissait. Ambre était devenue le visage de l’échec, de la honte.

Elle fut admise à l’école des beaux-arts. Elle apprenait l’histoire de l’art. Elle se promenait dans Paris. Elle se perdait dans les petites ruelles du quartier latin. Elle découvrit la place de Furstemberg avec ses arbres, son réverbère. Elle commença à prendre une feuille, un crayon. Elle avait repéré une fenêtre d’un immeuble ancien. Elle passa l’après-midi à dessiner. Barnabé était là. Il avait fait le voyage. Il ne bougeait pas.

Il avait posé son regard sur elle. Elle avait détourné les yeux. Elle rougissait. Il était brun comme elle, grand, mince, des yeux marron. Il lui ressemblait. Il était assis sur une banquette en face d’elle. Le métro traversa la Seine entre Bir-Hakeim et Passy. Elle découvrit la tour Eiffel. Des gens descendaient, montaient. Elle ne le quittait pas des yeux. Il était peut-être son demi-frère.

Ambre prit un rendez vous au CECOS. Elle ignorait la signification des initiales. Elle rencontra une adjointe de la directrice. Elle paraissait aigrie. Elle lui expliqua que les informations sur le donneur n’étaient pas accessibles. La levée de l’anonymat avait toujours été rejetée par l’Académie de médecine. Elle rêvait parfois de vivre en Grande-Bretagne. Un enfant né IAD peut demander, dès l’âge de dix-huit ans, l’identité de son père biologique.

Le téléphone sonna. L’adjointe répondit. Elle devait s’absenter. Elle s’excusa. Elle lui demanda de patienter trois minutes. Ambre jeta un coup d’œil dans le bureau. Elle remarqua des dizaines de dossiers empilés sur les étagères. Le sien était peut-être là. Elle avait envie de le chercher. Elle hésita. Une secrétaire aurait pu surgir à tout moment. Elle n’avait plus rien à perdre. Le compte à rebours avait commencé. Elle devait faire vite. Elle se leva. Elle aperçut des documents. Ils étaient mal classés. Elle découvrit des dossiers datant des années quatre-vingt-dix. Elle aperçut l’année de sa naissance. Elle commença à fouiller. Elle vit son nom. Elle prit le document. Elle devait le feuilleter rapidement. La directrice n’allait pas tarder à revenir. Les trois minutes étaient déjà écoulées. Elle remarqua une fiche avec un intitulé « donneur ». Un nom était indiqué. « Pierre Durand ». Il habitait Paris. Une adresse inconnue. Il était né dans les années soixante. Il était grand. Il était brun. Il avait des yeux marron. Il était marié. Il avait deux enfants. Elle referma vite le dossier. Elle le remit dans la pile. Elle retourna à sa place. Elle entendit un bruit. L’adjointe de la directrice ouvrit la porte.

Elle consulta les Pages jaunes. Elle écarta d’office les Pierre-Marie, les Pierre-Yves, les Pierre-Emmanuel. Une vingtaine de « Pierre Durand » habitait à Paris. Un dans chaque arrondissement.
Elle passa des journées à parcourir la capitale. Des grands appartements, des anciens hôtels particuliers, des immeubles haussmanniens. Elle rencontra des voisins, des concierges. Elle leur expliqua qu’elle cherchait un ami d’enfance de ses parents. Un certain « Pierre Durand ». Elle élimina les « Pierre Durand » blonds, les « Pierre Durand » aux yeux bleus, les « Pierre Durand » sexagénaire, les « Pierre Durand » jeunes trentenaires, les « Pierre Durand » de petite taille. Elle commençait à douter. Les recherches restaient infructueuses. Aucun ne correspondait à son portrait robot. Son père biologique avait peut-être quitté Paris pour une destination inconnue. Une ville perdue en province ou un coin isolé au bout du monde. Il n’y avait plus qu’un « Pierre Durand ». Il habitait rue du Bac. L’immeuble semblait désert. Une concierge absente. Des voisins discrets. Elle resta des heures assise à une terrasse de café en face du domicile du dernier « Pierre Durand ». Elle était prête à partir. Elle jeta un œil sur la porte de l’immeuble. Elle aperçut un homme. Il était grand, fort, brun. À coté d’elle, deux femmes prenaient un thé. Elle entendit quelques mots. « C’est Pierre Durand… il expose ses tableaux dans sa galerie d’art… un vernissage est prévu à la fin de la semaine. »

Ambre arriva peu après 19 heures. Elle n’avait pas de carton d’invitation. Elle se faufila avec d’autres personnes pour entrer. Il était là. Il portait une chemise en popeline de coton couleur ocre, un pantalon en soie chinée, des chaussures en cuir. Elle garda les yeux fixés sur lui. Elle lui ressemblait. La même forme des sourcils, les cheveux bruns, les yeux marron, une largeur du front identique. Il n’y avait plus de doutes.
Il l’aperçut. Il était étonné de cette présence. Elle n’était pas une critique d’art. Elle n’était pas une habituée de la galerie. Elle lui expliqua qu’elle était étudiante aux beaux-arts. Elle n’avait pas de carton d’invitation. Elle était venue simplement pour voir ses tableaux.

Elle admirait ses paysages et le mélange des couleurs. Elle pensait aux peintres anglais du xixe siècle. Elle remarqua une toile. Une place, un arbre, un réverbère. Elle reconnut la place de Furstemberg. Les invités commençaient à partir. Elle le salua. Elle semblait heureuse.
Elle avait rencontré son géniteur. Il avait désormais une identité, un visage, une voix. Elle avait trouvé la pièce manquante du puzzle de sa vie. Sa curiosité était satisfaite. Elle jeta sa carte de visite. Il avait sa propre vie, ses enfants. Elle ne souhaitait pas s’immiscer dans son existence.

Elle reçut un matin une lettre à l’école des beaux-arts. Une invitation pour un dîner. Il lui avait donné rendez-vous dans une brasserie rue des Lavandières. Elle était arrivée en avance. Elle en profita pour marcher le long des quais de Seine. Elle l’aperçut. Elle restait hypnotisée par son allure. Elle avait peur de ce face à face avec ce père biologique qui restait un inconnu. Il lui parla de sa galerie, de sa peinture. Elle fixa ses yeux. Il vivait avec des regrets. Il n’avait pas réussi à faire partager sa passion du dessin à ses enfants. Elle l’écoutait. Elle n’aimait pas parler d’elle. Son parcours lui paraissait fade, d’un intérêt limité. Le dîner allait prendre fin. Il ne voulait plus la quitter. Ils passèrent la nuit ensemble dans une chambre d’hôtel dans le quartier Montorgueuil. Elle déboutonna sa chemise. Il baissa la fermeture de sa robe en dentelle noire. Ils restèrent enlacés toute la nuit.

Il fut réveillé par le bruit des camions de livraison. Elle était partie. Il aperçut une carte avec un mot sur une table de nuit. Il reconnut une reproduction d’un tableau de Nicolas de Staël.
« Je suis un peu ta fille… Tu sais… j’ai fait des recherches… tu es mon père biologique… j’avais simplement envie que mon père me tienne un jour dans ses bras… une fois… rien qu’une fois dans ma vie… »

FIN

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